C’ETAIT IL Y A 100 ANS A ROUGEGOUTTE                                 

                                                                                                                                                                                                                                Maurice Helle

 

En l’année 1920, se poursuit et s’accentue même la hausse du coût de la vie, aggravant la situation déjà précaire du monde ouvrier. Face également aux difficultés rencontrées dans la mise en œuvre de la journée de travail de huit heures (première conquête sociale de l’après-guerre) résultant de la loi du 23 avril 1919 les salariés dits « des métaux » cessent le travail : les grèves touchent la grande majorité des établissements métallurgiques du Territoire de Belfort et de la région. L’usine SACM (Société Alsacienne de Constructions Mécaniques), « ancêtre d’Alstom » à Belfort n’échappe pas aux troubles. Ainsi, le journal L’Alsace du 7 avril rend compte de graves incidents survenus la veille aux abords de ladite usine « …du sang, un tué et plusieurs blessés… ». La troupe et les gendarmes à cheval chargent pour disperser les grévistes sous une pluie de divers projectiles. Parmi les manifestants, outre plusieurs blessés par balle, un mort est à déplorer : Auguste Heim, modeleur, 36 ans, tué d’une balle dans la tête, marié et domicilié rue de la Poissonnerie.

Curieusement, pour bien des raisons, cette agitation sociale épargne la majorité des établissements textiles du département à l’instar du tissage Hartmann à Rougegoutte où aucun épisode de grève n’est observé (difficulté d’implantation de syndicats ?... forte présence d’employées féminines, jeunes, à la conscience ouvrière encore trop peu affirmée ?...)

 

Mais revenons à Rougegoutte.

Au titre des accidents dramatiques, citons celui dont a été victime Eugène Travers « toucheur de bestiaux»(1)  chez Mr Nathan Wolf, avenue de la gare à Belfort, renversé et piétiné mortellement à la hauteur de la rue de Chateaudun, par l’attelage de deux bœufs qu’il conduisait faubourg des Vosges (les bœufs avaient sans doute été effrayés par le tramway)(2).Jean Baptiste Eugène Travers était né dans une famille d’agriculteurs rougegouttois le 17 juin 1865

[1] Expression désuète : celui qui conduit les bœufs de boucherie ou qui juge de l’état  d’engraissement des bovins en les palpant.

[2]  Journal La Frontière du mercredi 24 mars. 

Autre drame relevé par L’Alsace : l’accident de travail à l’usine Warnod-Boigeol du Rioz à Giromagny.

« Hubert Petizon[1] a été pris par une transmission et a eu le bras arraché. L’amputation nécessaire a été faite ». Malheureusement, il ne survivra pas. Ses obsèques sont célébrées le vendredi 18 juin à Rougegoutte, où il laisse dans une peine immense, une veuve et deux enfants en bas âge, Henri-Edmond 10 ans et Mathide Thérèse 8 ans.

 

Au chapitre des évènements heureux, parmi les 22 mariages dénombrés cette année 1920, l’un retient plus particulièrement notre attention : celui célébré le 9 avril, unissant Marcel Anatole Marie Esprit Hugues domicilé à Belfort à Marie Cécile Angèle Liebelin, sa cousine, née à Rougegoutte le 17 mars 1895, fille d’Anatole Irénée, marchand de vins au village.

Le marié, capitaine au 172e RI, chevalier de la Légion d’honneur, décoré de la Croix de guerre, né à Belfort le 5 janvier 1892, commence la guerre dans l’infanterie, puis rejoint l’aviation où il connaît la gloire, gagnant le titre d’As le 3 mars 1917 après cinq victoires homologuées.[2]

 

Comme dans les autres communes, la population de Rougegoutte et la municipalité entendent rendre hommage au sacrifice des « poilus » enfants de la commune, morts pour la France par l’érection d’un monument dédié à leur glorieux



[1]  Né à Rougegoutte le 24 décembre 1864

[2]  Pilote As de la guerre 1914/18, chef d’escadrille, avec 12 victoires homologuées. Décédé à l’âge de 90 ans à l’hôpital de Fontainebleau le 14 juillet 1982. Enterré au cimetière de Rougegoutte dans le caveau de la famille Liebelin.

souvenir. Dans cette démarche s’inscrivent des séances récréatives dont les produits sont affectés à ce projet et le conseil municipal réuni le 24 juillet accepte plans et devis du « monument funéraire » à élever et vote sa quote-part à une telle dépense (Maire : Eugène Schwalm. Adjoint : Joseph Jeanrichard).

Dans sa séance du 20 septembre, le conseil municipal adopte une disposition indispensable au développement de Rougegoutte et au bien-être de ses habitants : la mise en place d’un réseau de distribution d’énergie électrique par l’intermédiaire d’une concession accordée à la Société Ardouin et Cie, propriétaire de l’usine à gaz et du secteur électrique de Giromagny (montant des travaux évalués à environ 55 000francs).

 

L’évocation de l’année 1920 serait sans doute incomplète sans la mention d’un fait divers sordide avec mort d’homme, au retentissement particulier à Rougegoutte où la famille de la victime a fait souche.

Cette affaire résumée ci-après en quelques lignes met en scène deux individus que l’on qualifierait volontiers à notre époque de « pieds nickelés » et que l’on désignera sous leurs initiales.

Le 8 décembre 1920, en fin de journée, Mr Nicolas Victor Lecomte, âgée de 57 ans, marchand de fromages à Bussang, habitué à livrer sa production dans le secteur avec son cheval et sa voiture, fait escale dans un café à Etueffont-Haut. Là, pour son malheur, il fait la connaissance et partage même une consommation avec E.B, 22 ans , cordonnier à Etueffont-Haut et P.A, 19 ans, peintre à Rougemont-le-Château[1]

Commet-il l’imprudence d’ouvrir son portefeuille garni d’une somme importante de l’ordre de 4 à 5 000 francs ? Les deux loustics flairent le « bon coup »…. Aussi se mettent-ils à suivre le marchand qui a pris la direction de Petitmagny pour son retour à Rougegoutte où résident sa fille et son gendre. Profitant de l’obscurité, ils l’agressent notamment avec la béquille de E.B, auxiliaire indispensable à ce dernier, estropié qui boite de la jambe gauche. La lutte est sévère ; le négociant se défend avec l’énergie du désespoir…. La partie supérieure de la béquille se casse. Les agresseurs l’abandonne sur place (elle fournira ainsi un précieux indice aux futurs enquêteurs). Après quoi, ils quittent le



[1] Les journaux de 1920 mentionnent leur identité complète.

lieu de leur forfait, non sans avoir délesté Mr Lecomte de la quasi-totalité de son argent.

Retrouvant ses esprits mais commotionné, celui-ci revient sur ses pas pour aller frapper à la porte d’une maison à Etueffont-Haut. En pleine nuit, à la vue de cette personne chancelante, ensanglantée, la maîtresse de maison peu rassurée, referme aussitôt sa porte, le condamnant ainsi au regard de son état et des conditions hivernales, à une mort certaine….

Son corps fut découvert le lendemain matin, sur l’accotement de la route. L’autopsie pratiquée à l’hôpital de Belfort conclut à une mort par congestion, et non par suite des coups violents assénés par les agresseurs. Mr Lecomte repose au cimetière de Bussang, son village natal

 

Rondement menée, l’enquête de la gendarmerie a vite permis d’identifier et d’arrêter les auteurs : E.B à Mulhouse, après un périple très arrosé dans la vallée de la Doller et son complice P.A dans la région marseillaise.

Jugement tout aussi rapidement rendu … Dans son audience du 3 mai 1921, la Cour d’assises de Vesoul condamne les deux malfrats aux travaux forcés à perpétuité.

 

Dans le cadre de son activité commerciale, Mr Lecomte, faisait systématiquement étape à Rougegoutte à l’auberge d’Auguste Bourgeois où son cheval et sa voiture trouvaient également refuge. Situé rue des Usines (actuellement avenue de Lattre de Tassigny), le bâtiment abritait outre l’auberge : écuries, étable, grange, magasin d’étoffes, deux logements et une charcuterie avec « tuerie » louée à Auguste Haismann.[1]

                                                                                                                                             

Conscient de son intérêt, Mr Lecomte s’en rend acquéreur quelques temps avant sa mort. Sa fille aînée Adèle, son mari Nicolas Henri Briot et leur



[1]  Situation résultant d’une enquête sanitaire de 1910 : AD 5M288

fille Jeanne (née en 1917 à Bussang) s’y étaient installés après la guerre. La famille s’est agrandie avec la naissance de Victor en 1922, René en 1926 et Marguerite en 1931.  

En octobre 2009, « la ferme Briot » est livrée aux démolisseurs dans le cadre de l’aménagement du carrefour de la route de Chaux et de l’avenue de Lattre de Tassigny.

 

                                                                                                                  

Plaque de la charrette de Mr Lecomte. On peut y lire :

LECOMTE VICTOR

FROMAGES

A BUSSANG

THILLOT VOSGES

Elle a été retrouvée en mai 2002 par Alphonse Piot, et restituée à la famille.

 

 

Sources :

- AD du Territoire de Belfort : Presse locale : L’Alsace, La Frontière

- Archives communales de Rougegoutte: Etat civil et DCM 1D10

- Dictionnaire biographique du T de B (SBE)

- Belfort, territoire de radicalités de B. Kern

- Photo de M. Hugues tirée de La Grande Guerre dans le T de B de L. Tatu et JC. Tamborini.

 

Remerciements à :

Francis Briot et sa sœur Michèle Hoffmann

 

 Document réaliser en 2020