UNE TOURBIERE A ROUGEGOUTTE…. LE SAVIEZ-VOUS ?..
Maurice Helle
Pénuries dans tous les domaines, rationnement général par l’intermédiaire des tickets, autant de souvenirs voire de traumatismes qui ont marqué le quotidien de la population lors de la dernière guerre.
Dans ce contexte de soumission aux forces d’occupation, d’impositions obligatoires, de contingentements, de réquisitions diverses, la recherche des ersatz ou produits de substitution devient la préoccupation nationale, tant en ce qui concerne l’alimentation que l’industrie.
L’exploitation des tourbières et leur mise en valeur s’inscrivent dans cette démarche pour palier en particulier la rareté du charbon préjudiciable aux activités industrielles et à l’approvisionnement en combustible.
Les tourbières dans le département
La consultation des archives départementales du Territoire de Belfort livre à ce propos d’utiles informations. Un document de l’arrondissement minéralogique de Dijon établi en 1942 rappelle que « les tourbières sont des endroits humides ou marécages dans lesquels s’accomplit sous la protection de l’eau, la décomposition lente de certaines espèces végétales. Au moment de son extraction, la tourbe contient le plus souvent de 80 à 90% d’eau. Dans une tonne sortant du marais, il y a environ 100 à 130 kg de produit sec. Si on veut sécher la tourbe jusqu’à 15% d’humidité - par exemple- il faut donc en extraire 8 000 à 8 500 kg pour obtenir seulement une tonne de produit fini.
La tourbe sert à l’obtention de combustibles liquides ou gazeux. Elle donne un coke de tourbe d’excellente qualité pour l’alimentation des gazogènes.
Le pouvoir calorifique de la tourbe sèche est compris entre 5 000 et 5 700 calories (ne donne pas d’imbrûlés), ce combustible contient beaucoup d’oxygène. »
Cette même source recense dans le Territoire de Belfort des tourbières à :
- Evette et Sermamagny, lieu-dit étang de la Véronne,
- Eloie, lieu-dit Pré Gabriel, d’une surface de 5 hectares pour une épaisseur de 0.8 mètre,
- Lepuix-Gy, lieu-dit Faignes des faisans sur 4 hectares et 2 mètres de profondeur,
- Auxelles-Bas, lieu-dit la Goutte d’Avin,
- Rougegoutte, lieu-dit Gouttereau, sur 3 hectares et 1.5 à 2 mètres d’épaisseur.
La tourbière de Rougegoutte
Le service des Mines dont relèvent le contrôle et la surveillance des tourbières rapporte que seul, le gisement de Rougegoutte a été exploité au cours de l’année 1944 au contraire de la Faignes des faisans au Ballon d’Alsace, ce site présentant de nombreuses difficultés (ravitaillement de la main d’œuvre, exiguïté des aires de stockage).
Trois ou quatre ouvriers participaient aux travaux d’extraction à l’aide de louchets à main (sorte de bêches à longue lame étroite) pour une production de 100 tonnes de tourbe sèche en 1944 et 105 tonnes en 1943. Toujours d’après le service des Mines, l’exploitation rougegouttoise n’aura duré que ces deux années.
Même si une presse à briques transformait vraisemblablement la tourbe en briquettes aux fins de livraison, (prix de vente moyen constaté : 600frs la tonne.) on imagine les efforts fournis pour atteindre ces tonnages compte tenu des ratios cités précédemment !...
A propos du personnel travaillant à Rougegoutte, dans l’article nécrologique qu’il consacre à Michel Bellet, un ancien du village, décédé à l’âge de 85 ans le 22 novembre 2012 et inhumé à Giromagny, le journal Le Pays rappelle que son premier emploi fut à la tourbière de Rougegoutte.
Qui exploitait cette tourbière ?
Réglementairement, une autorisation d’ouverture devait être sollicitée auprès de la Préfecture, l’exploitant pouvant acheter le terrain ou acquérir le «droit de tourbage » ; une loi de juillet 1941 instituait même un permis exclusif d’exploitation s’affranchissant de l’accord du propriétaire.
En l’absence de précisions pour le site de Rougegoutte, il est probable que l’initiative des travaux a relevé d’une société créée par des négociants en bois et charbons belfortains. Une telle association a d’ailleurs été constituée en mai 1942 par MM. Robinet et Journot avec pour objet l’exploitation de toutes les tourbières du département.
Et maintenant ?
La tourbière disparaît sous un couvert végétal dense constitué de bois, de ronces, de troncs en décomposition, dans un milieu très spongieux, gorgé d’eau, rendant difficile tout accès.
Sur le cadastre actuel, cette mini « forêt vierge » occupe principalement les parcelles 154, 155 et 156 d’une superficie de 2.25 hectares environ, du lieu-dit Les Nois sur le Gros Dos (pourtant très évocatrice du lieu, la mention Gouttereau a disparu…)
Ces terrains enclavés demeurent accessibles depuis la rue des Planchettes ou le chemin rural du Parterre, pour autant que les usages locaux soient respectés (notamment pas de passage dans les prés après la St Georges, période de fenaison achevée et accord des propriétaires).
Malgré toutes les difficultés à se déplacer dans ces terrains, il est possible néanmoins de retrouver des vestiges probables de l’activité passée, en l’occurrence, des éléments en béton, prisonniers de la végétation : tel ce massif de béton carré de 1.20 mètre de côté, dépassant du sol de 1.50 mètre, entouré d’autres petits blocs carrés de 20 centimètre de côté et implantés à égales distances l’un de l’autre.
S’agit-il des fondations de la presse à briques ?.... d’autres structures utiles à l’exploitation du gisement ?...
Souvenirs, souvenirs….
Les souvenirs de cette activité disparaissent peu à peu de la mémoire collective ; cependant quelques personnes évoquent encore des images passées ou expériences vécues.
Ainsi, Gérard Petitjean, propriétaire principal du terrain, se souvient-il que dans sa jeunesse, sa famille rencontrait des difficultés lors de la période des foins notamment : accès aléatoires, affaissements, trous remplis d’eau….Un attrait cependant : la présence de grenouilles !...
Il indique même avoir eu l’intention de créer en ce lieu un étang, la nature du terrain s’y prêtant particulièrement. Le cadastre napoléonien (1810) montre d’ailleurs immédiatement au nord, un étang, maintenant disparu, colonisé par une forêt.
A l’arrêt de l’exploitation de la tourbière, certains enfants ou adolescents téméraires, comme Paul Courbot, bravaient les dangers pour s’offrir, au grand dam de leurs parents, quelques sensations fortes en faisant rouler sur les rails, les wagonnets abandonnés, installations témoin d’une activité révolue depuis peu.
Enfin, quelques particuliers se remémorent-ils la présence d’un stock de tourbe sur le terrain de l’usine le long de la Rosemontoise à proximité du carrefour route de Chaux - rue Traversière.
Ainsi, l’existence éphémère de cette tourbière, même si elle ne peut être dissociée d’une période sombre de notre histoire aura-t-elle révélé une caractéristique géologique peu connue de la commune, que vraisemblablement beaucoup ignoraient.
Sources :
Archives départementales du T de B : sous-séries 73J252, 1014W6, 83W2, 2ETP360
Ma canne s’enfonce aisément dans le sol !...
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