L’ANNEE 1919 A ROUGEGOUTTE : QU’EN RETENIR
Maurice Helle
Pour répondre à cette question, feuilletons ensemble les deux journaux locaux aux opinions souvent divergentes, voire opposées : L’Alsace (journal conservateur) dont le directeur politique n’est autre que Louis Viellard, maire de Morvillars, député du Haut-Rhin, et La Frontière (journal républicain du Territoire de Belfort), organe du parti radical socialiste dont le très influent Laurent Thierry, président du Conseil général et sénateur, assume les orientations.
HOMMAGE AUX VICTIMES DE LA GRANDE GUERRE !
Au gré de leurs éditions, les deux journaux évoquent encore la Grande Guerre en rendant hommage à ses morts, aux différents faits d’armes qui ont valu à leurs auteurs, citations et médailles…. Ainsi, dans sa parution du 22 juin, La Frontière relate-t-elle la cérémonie tenue le 15 juin à l’école de garçons, à la mémoire de Jules Rassinier, instituteur à Rougegoutte, né à Charmois et mort pour la France le 22 août 1914 âgé de 22 ans, à l’hôpital allemand du Hasenrain à Mulhouse où il avait été transporté grièvement blessé le 19 août lors de la deuxième offensive en Alsace de son régiment, le 42e régiment d’infanterie.
Pour rappeler aux écoliers rougegouttois « le sacrifice d’un de leurs maîtres », M. Perrot adjoint au maire, « découvre la plaque de marbre blanc » apposée dans la salle de classe.
Cette mort dont le journal donne un retentissement particulier, ne doit cependant pas faire oublier les nombreuses autres victimes de cette guerre mondiale, totale, industrielle, longue de quelque 1560 jours et dont le prix de la victoire s’avère insoutenable (tués, mutilés, blessés, gazés, terres dévastées, villes et villages détruits, usines et ateliers démolis….)
Dans leur ouvrage Livre d’or des enfants du Territoire de Belfort morts en 1914-1918, Bernard Cuquemelle et Christophe Grudler dressent pour chaque commune du Territoire de Belfort l’état des morts de 1914/18 avec par individu, une courte biographie.
Pour Rougegoutte, il est dénombré 64 victimes dont 43 figurent sur le monument aux morts intercommunal Rougegoutte-Vescemont (Rappel : pour figurer sur le monument, il faut soit être né dans la commune, soit y être résident, ou l’habiter au moment de l’incorporation).
Si la majorité des victimes relève de faits de guerre ou des suites de blessures, ou de maladies contractées pendant le service, d’autres événements sont cités : noyades dans le Fleuve Rouge en Indochine, la Moselle à Mangonville, la Savoureuse au Champ de Mars à Belfort, explosion d’un train de munitions en Sibérie, accident d’automobile…
LES DIFFICULTES D’UN RETOUR A UNE VIE NORMALE
Après l’enthousiasme de la victoire, la population reste confrontée aux dures réalités d’un retour à une vie qu’il est difficile, voire impossible, de qualifier de « normale » tant les difficultés d’ordre économique ou social, les problèmes d’approvisionnement, de renchérissement du coût de la vie perdurent…
L’insatisfaction générale provoque de nombreuses grèves qui gagnent même le tissage rougegouttois des établissements Hartmann de Munster comme le rapporte La Frontière le 19 novembre : « Le 14 novembre à 13 heures, une grève s’est déclenchée au tissage Hartmann. Les ouvriers au nombre de 225, 100 hommes et 125 femmes demandaient une augmentation de salaire de 25%. M. Liebelin directeur a immédiatement transmis les revendications des ouvriers à la maison Hartmann dont le siège est à Colmar. Un fondé de pouvoir est arrivé à Rougegoutte avec mission de solutionner le différend. Une entrevue avec les ouvriers a déjà eu lieu et les pourparlers paraissent en bonne voie. Tout laisse prévoir qu’un accord interviendra rapidement. La Direction du tissage Hartmann a donné satisfaction aux ouvriers en augmentant leurs salaires de 25%. Le travail a été repris. On ne peut que se féliciter de la solution rapide du conflit. »
LES FAITS DIVERS TRAGIQUES
Au chapitre des faits divers tragiques, les deux journaux rapportent l’horrible accident survenu le dimanche soir 13 juillet : « Une voiture de foin passait devant l’église lorsqu’un enfant de cinq ans nommé Avondot[1] voulut se suspendre au véhicule. Malheureusement, le foin céda sous le poids et le pauvre petit alla rouler sous les roues. Relevé aussitôt, il expira dans les bras de son père ». (L’Alsace du vendredi 18 juillet)
Autre drame relevé : la mort subite de Marie Verrier âgée de 72 ans. « Samedi soir Mme Verrier[2] portait un seau d’eau non loin de sa demeure. Soudain elle s’affaissa dans la rue. Les passants ne purent que constater son décès. Il y a quelques années, Mme Verrier avait perdu un œil en glanant : un épi s’étant enfoncé dans la rétine » (L’Alsace du jeudi 18 septembre)
1919 : UNE ANNEE ELECTORALE !
Si lors de la guerre « l’Union sacrée » rallie globalement toutes les forces politiques, syndicales nationales au service de l’effort de guerre, la période de paix quant à elle, sonne le glas de la trêve des partis et annonce le retour d’une vie démocratique marquée par les clivages habituels, politiques ou idéologiques.
Rougegoutte, comme la France entière, retrouve ses querelles d’opinion, ses luttes d’influence. En témoignent les diverses élections qui rythment la fin de l’année 1919…
Elections municipales : les deux tours tenus les 30 novembre et 7 décembre désignent les douze conseillers municipaux: Julien Grosboillot, Alphonse Petizon, Henri Clère, Joseph Jeanrichard, Eugène Schwalm, Alfred Bathmann, Joseph Verrier, Fernand Herbuté, tous cultivateurs, Alphonse Perrot ouvrier, Eugène Simon contremaître, Gustave Valbert retraité, Louis Marchal ouvrier. Le 10 décembre, ils portent au poste de maire Eugène Schwalm d’ailleurs doyen d’âge du conseil, et Joseph Jeanrichard à celui d’adjoint succédant ainsi respectivement à Jean-Baptiste Jeannenot et Hippolyte Perrot en fonction depuis 1912.
Elections cantonales : appelés à voter le 14 décembre pour la désignation du conseiller général du canton de Giromagny et à choisir entre Emile Lardier, 34 ans, avocat, maire de Giromagny depuis avril 1919, et Ernest Boigeol, 53 ans industriel à Giromagny, les électeurs rougegouttois – comme l’ensemble du canton- se prononcent majoritairement pour le premier : 386 inscrits, 239 votants, 169 voix pour Lardier et 73 pour Boigeol.
Elections législatives : à l’issue des deux tours les 16 et 30 novembre qui entérinent la défaite du député sortant Louis Viellard, les deux candidats des Républicains de gauche sont élus : Jean-Baptiste Saget, avocat, officier de la légion d’Honneur qui décédera prématurément en 1925 âgé de 38 ans, et Edmond Miellet, directeur d’école, mutilé de guerre, chevalier de la légion d’Honneur qui conservera son poste jusqu’à la deuxième guerre mondiale.
UN NOUVEAU CURE A ROUGEGOUTTE.
Du changement aussi à la tête de la paroisse Rougegoutte-Vescemont : en effet, le 19 octobre Jules Besançon en devient le nouveau curé jusqu’à son décès subit survenu le 1er janvier 1925. Il avait vu le jour à Phaffans le 9 septembre 1878 au sein d’un foyer qui comptera deux prêtres (son frère Edmond sera curé de Grosmagny). Augustin, le chef de famille, épicier est également maire du village. Le défunt inhumé au cimetière communal de Rougegoutte, c’est l’abbé Léger Prince originaire de Bouclans (Doubs) professeur au petit séminaire de Luxeuil qui lui succédera.
FAITS DIVERS.
Signe des difficultés d’approvisionnement sans doute, les deux journaux se font l’écho de vols fréquents : « Un véritable fléau » au domicile de certains rougegouttois comme dans les champs où les pommes de terre semblent particulièrement visées par des « voleurs audacieux qui sans se gêner ont fait pleine récolte avec des crochets et des voiturettes. » (L’Alsace du 29 septembre)
Autre sujet récurrent, la météo et ses caprices imprévisibles : dans cette même édition, le journal fait état « d’une grande sécheresse préjudiciable à la culture des pommes de terre qui s’est terminée fin août par une rafale de grêle. »
Encore dans le même journal, on peut lire le mardi 30 décembre : « mercredi, par suite de pluies torrentielles survenues sur la neige des montagnes, la Rougegoutte et la Rosemontoise sont subitement sorties de leur lit. On signale à Vescemont des ponts emportés et des habitations inondées. A Rougegoutte, de mémoire d’homme, on n’a vu tant d’eau. Le bas du village était submergé. La rue du Commerce du haut en bas a le plus souffert de la crue. On y remarque des trous d’un mètre de profondeur ; mais déjà les réparations les plus urgentes se font en dépit du mauvais temps qui continue. »
Sources :
- Archives départementales du TdeB : Journal L’Alsace et La Frontière
- Archives municipales de Rougegoutte : registre d’état civil, élections 1K18, 1K28
Délibérations du. CM 1D10
- Livre d’Or des enfants du Territoire de Belfort morts en 1914-1918 Bernard Cuquemelle et
Christophe Grudler. Les Editions du Lion
- Dictionnaire biographique du TdeB – Société Belfortaine d’Emulation.
[1] La victime s’appelle Marcel Gilbert Avondo, née le 2 avril 1915 aux Avenières (Isère). Son père Jean alors âgé de 47 ans exerce la profession de chiffonnier.
[2] Marie-Françoise Verrier, journalière, domiciliée à Rougegoutte où elle y est née le 9 février 1849 est veuve de Jules Mathiot.
Mairie de Rougegoutte : 16 rue des Ecoles 90200 Rougegoutte
Tél : 03 84 27 12 67 Fax : 03 84 29 59 75 Courriel : [email protected]
